L’impact de la COVID-19 sur les habitudes de consommation culturelle

Crique

Jusqu’à maintenant, très peu d’études ont été menées sur les façons dont la période de fermeture prolongée des salles de spectacle à Montréal a affecté les habitudes de consommation culturelle des publics des arts de la scène. Les quelques études réalisées au cours de la pandémie au Québec et dans d’autres contextes nationaux semblent toutefois indiquer que, malgré la volonté affichée des publics de reprendre leurs habitudes de sortie, il y a toujours une certaine réticence à revenir à une fréquentation des salles de spectacle comparable à ce qu’elle était dans la situation prépandémique. 

Afin de mieux comprendre ce qu’il en est à Montréal, notre nouvelle spécialiste information et veille, Jeanne Bélanger, sous la direction de Guillaume Sirois, professeur au département de sociologie à l’Université de Montréal, a mené une enquête qualitative auprès de 22 spectateurs et spectatrices réguliers des arts de la scène (théâtre, musique, danse, cirque).

Une période de bouleversements

L’étude explore d’abord les premières réactions des spectateurs et spectatrices au moment de l’annonce des mesures sanitaires qui allaient les priver de l’une de leurs activités favorites pour de longs mois. La plupart des personnes interrogées ont vécu le début de la pandémie comme un choc, mais ce n’est pas forcément la fermeture des salles de spectacle qui les a le plus affectées dans cette période de grand bouleversement. 

Certains des participants et participantes parlent néanmoins d’une période d’isolement, de dépression et même de deuil, le tout amplifié par la fermeture des salles de spectacle. Or, l’épreuve de la pandémie s’est surtout inscrite dans la durée, ce qui a poussé la pratique d’autres activités, notamment des activités de plein air, des sports, et également le streaming de séries télé et d’autres activités virtuelles, comme des conférences et des expositions.

Des alternatives virtuelles

Le rapport consacre une section entière aux spectacles virtuels puisque plusieurs organismes des arts de la scène ont élaboré de tels produit au cours de la période de la pandémie. Si presque tous nos participants et participantes disent avoir tenté l’expérience, bien peu ont été convaincus. Deux facteurs principaux semblent expliquer les difficultés liées à la transition d’un médium (le spectacle vivant) à l’autre (le spectacle virtuel) : 

  • la perte d’intimité et d’authenticité dans le rapport entre le public et les interprètes, celui-ci se trouvant alors médié par l’écran ; 
  • la perte d’un sens de communion avec les autres membres de l’audience alors qu’on se trouve seul ou en très petit groupe dans un espace privé pour assister à la représentation. 

 

Une très forte majorité des participants et participantes à l’étude a repris le chemin des salles de spectacle dès que cela a été possible, parfois même de façon plus fréquente. Le rapport se penche sur le rituel social associé à la sortie dans une salle de spectacle (partage de repas, discussion, sociabilité) qui semble expliquer en grande partie le désir marqué de retourner physiquement dans les salles de spectacle.

Les risques du retour à « la normalité »

Toutefois, la salle de spectacle, qui était jadis un lieu enchanté où on venait vivre sans souci une émotion collective, est aujourd’hui un lieu potentiellement à risques. Les participants et participantes évaluent désormais les risques associés aux spectacles qu’ils envisagent de voir en fonction de deux facteurs : la configuration de la salle et le comportement de l’audience. Ainsi, on peut voir apparaître une échelle de la dangerosité des lieux de diffusion qui se présente de la manière suivante (du plus sécuritaire au plus dangereux) : 

  • la salle de spectacle conventionnelle où le public est assis en silence ; 
  • le cinéma ou d’autres salles où les gens mangent ou boivent durant la représentation ; 
  • les spectacles d’humour où les gens rient, discutent et chahutent; 
  • les spectacles de musique, particulièrement ceux qui se tiennent en formule cabaret ; 
  • les bars où les gens se déplacent constamment et consomment de l’alcool. 

 

Pour faire face à ces différentes possibilités, les participants et participantes ont développé plusieurs stratégies : le port d’un ou de plusieurs masques, le choix de places qui semblent moins exposées, ou même le renoncement à fréquenter certains lieux ou certaines personnes qui les fréquentent. 

Conclusions

Le rapport se conclut en explorant certains des freins qui s’opposent à un retour en salle au niveau qui prévalait avant la pandémie. Quatre principaux éléments ont été identifiés par les participants à l’étude : 

  • des craintes qui perdurent par rapport à la circulation du virus et les possibilités de contagion ; 
  • des changements dans la situation économique qui poussent à faire des choix par rapport à son budget ; 
  • des changements dans les habitudes de travail avec l’arrivée massive du télétravail, ce qui modifie les pratiques de consommation culturelle ; 
  • des modifications dans l’attitude des spectateurs et spectatrices dans les salles de spectacles que certains jugent moins respectueuse, ce qui semble traduire une forme de crispation sociale parmi les publics. 

 

Ainsi, plusieurs suggèrent que le milieu des arts des scènes devra envisager de revoir ses pratiques de diffusion afin d’être moins centralisateur et plus flexible dans l’offre de spectacles. 

Ce projet a été réalisé avec la collaboration de l’organisme Mitacs.